Trente ans, bientôt, après son interdiction, l’amiante demeure parmi les risques sanitaires les mieux identifiés par les Français. Selon le récent baromètre de Santé publique France, près de huit sur dix le jugent dangereux. Mais cette connaissance reste paradoxale, car beaucoup sous-estiment encore leur propre exposition. Un décalage qui donne tout son sens au renforcement de l’information annoncé par le Plan interministériel Amiante (PAIA2).
Le danger, tout le monde ou presque en a conscience. 78,9 % des Français considèrent que l’amiante présente un risque élevé ou très élevé pour la santé, selon le dernier baromètre de Santé publique France. Ils sont même 46 % à juger ce risque « très élevé », plaçant l’amiante en tête des six risques environnementaux scrutés, devant la radioactivité, les pollens ou les légionelles par exemple. Et 66,3 % déclarent se sentir bien informés sur ses effets sanitaires. Et à l’inverse, seulement 4,1 % disent n’avoir jamais entendu parler de ses effets sanitaires.
Mais attention aux chiffres. Santé publique France mesure ici un sentiment d’information, et non la connaissance réelle du risque. Les auteurs soulignent volontiers « la difficulté de discerner le niveau d’information de la connaissance réelle détenue, voire de la connaissance réelle des risques en santé-environnement ». Et c’est précisément là que le bât blesse. Car savoir que l’amiante est cancérogène ne signifie pas forcément que l’on sait où il peut se trouver, dans quelles circonstances on peut être exposé et comment éviter de l’être.
« L’amiante, c’est fini »
Une enquête Ipsos réalisée en 2019 pour le compte du réseau Ex’im illustre ce large fossé. Interrogés sur les travaux réalisés dans leur logement, près des trois quarts des répondants estimaient alors ne pas être exposés à un risque amiante. Une perception pour le moins surprenante quand on sait que l’amiante a été massivement utilisé dans la construction au cours du siècle dernier.
Son interdiction, voilà bientôt 30 ans, a vraisemblablement contribué à entretenir une idée trompeuse. Comme si l’amiante appartenait désormais au passé. Pourtant, des millions de tonnes dorment toujours dans les bâtiments construits avant 1997, parfois dans des matériaux auxquels personne ne songe spontanément. Et le risque peut ressurgir lors de travaux, même d’apparence anodins comme le simple percement d’un mur.
Les écoles en fournissent un exemple particulièrement parlant. Une enquête conduite en 2016 par l’Éducation nationale auprès de près de 20.000 établissements avait montré que 85 % des établissements ayant répondu étaient concernés par le DTA (Dossier technique amiante), parce qu’au moins un de leurs bâtiments avait été construit avant le 1er juillet 1997. Parmi les établissements publics concernés disposant d’un DTA, celui-ci mentionnait la présence d’amiante dans 38 % des écoles, 73 % des collèges et 77 % des lycées publics. La moitié des DTA des écoles concernées imposait en outre une obligation de surveillance.
Autrement dit, l’amiante reste une affaire d’actualité. Les données du SI-Amiante du ministère de la Santé racontent d’ailleurs une autre partie de l’histoire. En 2024, 22 % des missions déclarées par les diagnostiqueurs avaient pour objectif un repérage avant travaux. Un chiffre qui rappelle que l’amiante n’est pas seulement un sujet ancien : il redevient un risque très concret dès qu’un propriétaire, un artisan ou une entreprise intervient sur un bâtiment construit avant 1997.
Le diagnostic doit transformer la connaissance en prévention
C’est précisément là que le diagnostic amiante prend tout son sens. Encore faut-il que l’information soit effectivement accessible et comprise. L’enquête Ipsos de 2019 apporte d’ailleurs un autre enseignement révélateur : lorsqu’ils pensaient être exposés, 56 % des Français auraient contacté leur mairie en premier, contre 27 % un diagnostiqueur. Le problème n’est donc pas seulement de savoir que l’amiante est dangereux. Il est aussi de savoir qui peut informer, où trouver l’information et ce que signifie un diagnostic.
C’est exactement la logique du PAIA2, publié en mai dernier pour la période 2026-2030. Son premier axe vise à renforcer l’information de la population et des professionnels. Le plan prévoit notamment de renforcer l’information des locataires sur l’état amiante de leur logement, avec la publication d’un décret et une entrée en vigueur de ce nouveau diagnostic à la location prévue au 1er janvier 2027. L’objectif est que les informations sur les matériaux amiantés et les risques liés aux travaux de bricolage soient effectivement portées à la connaissance du locataire.
Ce futur état amiante à la location n’est donc pas anecdotique. Il traduit un changement de logique : l’information sur l’amiante ne doit plus seulement accompagner une vente ou rester à disposition de ceux qui savent qu’il faut la chercher. Elle doit aussi toucher ceux qui occupent les logements et peuvent être amenés à y bricoler ou à y faire réaliser des travaux.
Près de trente ans après l’interdiction, le défi n’est donc plus vraiment de convaincre que l’amiante est dangereux. Il est de faire comprendre qu’il est toujours là, et que l’on n’en a pas fini avec lui.

